Collaboration

Arrivé la veille à Abomey, capitale historique du Sud du Bénin (ex-Royaume du Dahomey), je prends contact avec un proche de ma mère. Je lui expose mon projet des Terres Jumelles et lui demande conseil pour rejoindre la commune de Djidja car j’ai eu vent de l’existence d’un centre de poterie dans les environs et je souhaite y rencontrer les artisanes qui y travaillent.

 

Le lendemain de notre conversation, il m’escorte au centre-ville d’Abomey pour trouver un zémijan (le taxi-moto en langue Fon, communément appelé zém) qui me conduira sur le site en question. Un kêkênon (chauffeur de taxi-moto, en langue Fon) se désigne et, moyennant quelques sous en plus, propose de s’improviser en guide culturel pour faciliter les échanges avec les potières que nous rencontrerions sur place. Après des négociations bien que théâtrales nous trouvons un terrain d’entente : 6 000 Francs CFA (9€) pour une matinée de prestation.

 

Une poignée de main et je prends place sur le siège passager de la cylindrée 125cm3 de mon chauffeur. Armé de ma caméra, je saisis les paysages de terre rouge en mouvement recouverts d’une végétation élancée et vacillante au vent. Après une heure de route, nous arrivons au village d’Aiwedj, à Djidja. Le zém s’arrête devant le portail du centre artisanal du Groupement des Femmes Potières Assoukagboffi. C’est le calme plat.

 

Une fois passé le portail d’entrée du centre, je suis saisi par une vaste charpente abritant un four en brique qui occupe, à vue d’œil, près d’un quart de la cour principale. Ce n’est pas commun pour un centre de poterie béninois en zone rurale. Je m’étonne donc : les potières Assoukagboffi cuiraient-elles leurs poteries « à l’occidentale », dans un four en briques réfractaires plutôt que dans un foyer en plein air ?

 

Nous sommes reçus par Denise Binazon, la potière responsable des lieux. N’ayant eu aucun contact préalable avec notre hôte, nous l’accostons poliment en lui exposant l’objet de ma visite mais je comprends à son regard qu’il va falloir être bref car elle semble être attendue autre part. Elle nous confie que le four en brique a été construit en 2005 sous l’encadrement d’une délégation Belge et que malgré maintes tentatives, elles et ses consœurs n’ont jamais réussi à cuire leurs pots sans qu’ils ne se brisent. Leur dernière tentative remonte à 2008. Ces échecs témoignent de la complexité de l’importation des techniques de cuisson céramique d’une zone géographique à l’autre. Chaque technique est souvent étroitement corrélée à l’environnement local où elle a vu le jour et dans laquelle elle s’inscrit (type d’argile utilisé , émaux, technique de façonnage, type de poterie créée) et sensible à l’environnement de cuisson dans lequel elle a lieu (atmosphère, températures ambiante, combustibles utilisés etc.).

 

Au Bénin, le combustible le plus répandu est le bois de palmier. Il se consume vite et favorise une montée en température dynamique. Les poteries du Bénin en milieu rural, dont celles d’Aiwedji, sont robustes et possèdent des parois épaisses. Elles sont composées d’une masse d’argile importante. Leur cuisson nécessite une montée en température lente afin que l’eau s’en évapore progressivement évitant ainsi qu’elles n’explosent. D’ordinaire, les céramiques rurales du Bénin sont cuites à basse température, entassées les unes sur les autres dans un foyer en plein air et non dans un four à brique clos. Dans cette configuration, malgré la montée rapide en température lors de la cuisson, le nombre de casse engendrée est moindre : la chaleur n’est pas emprisonnée par des briques réfractaires et s’échappe en plein air.

 

Bien que l’intention première soit d’aider les potières du village, l’idée de calquer une méthode de cuisson d’un environnement à un autre nécessite la compréhension d’enjeux importants. Dans les années 50, le célèbre et regretté potier anglais Michael Cardew [1901-1983], fut sollicité par le gouvernement nigérian pour améliorer les productions céramiques locales en reproduisant en terre d’accueil ses méthodes occidentales. Michael Cardew a de suite compris que ce projet serait une terrible idée à cause des conditions locales, des combustibles disponibles, de l’environnement ambiant et la disponibilité de l’eau, entre autres. Le potier anglais à donc proposé, plutôt que de transposer ailleurs un modèle de production existant, d’ouvrir une école de poterie à Abuja, capitale du Nigéria. Ce lieu deviendra un centre de formation célèbre pour avoir accueilli Ladi Kwali, qui initialement formée à la technique traditionnelle (montage au colombin) de son village natal de Minna, y apprit les techniques de poterie occidentales (tournage, décoration). Elle est aujourd’hui connue pour avoir su marier son héritage à l’apprentissage de Michael Cardew.

 

Aujourd’hui, la charpente qui abrite ce four obsolète fait office de zone de stockage improvisée pour les pièces en cours ou finies. Elle protège aussi les potières de la pluie lorsqu’elles travaillent. Ce jour-là, il fait beau, nul besoin donc de s’abriter. Les artisanes que j’observe sont à l’œuvre. Des poteries entamées sèchent au soleil, couvertes d’un chiffon humide. Toutes travaillent dos courbé et face à terre. Mme Binazon m’explique que dans la région les hommes s’occupent des tâches agricoles alors que les femmes s’attèlent au kozo, littéralement traduit par le travail (zo) de l’argile (co). Les productions locales d’Aiwedji se composent de canaris (grands récipients), de cuisinières, d’assiettes et autres pièces utilitaires. Rien de sculptural ou de décoration. La finition des poteries utilitaires est simple, robuste, brute et dépourvue d’émail.

 

Après m’avoir montré ses collègues à l’œuvre, Mme Binazon, nous conduit devant le portail du complexe où sont stockés plusieurs tas d’argiles et de chamottes brutes. En face du foyer de cendre, il y a un cabanon en brique qui semble avoir été utilisé pour une cérémonie de rite Vaudou. On y trouve un fétiche et des résidus de libations dans un bol en terre cuite. La cheffe potière prend le temps de nous expliquer la provenance de l’argile, qui est collectée au village de Betta à environ 8km d’Aiwedji. Au besoin, les potières se servent sur ces tas de matière. Une fois l’argile collectée dans un seau, elles l’immergent d’eau pour la transformer en pâte. Puis, elles y ajoutent de la chamotte blanche appelée kosa. Les proportions correspondent à un quart de chamotte pour un seau complet d’argile. Elles stockent ensuite la pâte argileuse sous la charpente, recouverte d’une bâche en plastique.

 

La visite se clôt avec un entretien de Mme Binazon. Lors de ce moment solennel, je pèse mes mots par peur que mon « projet interculturel » ne réveille en elle le goût amer du four obsolète construit par les Belges. D’ailleurs, la cheffe potière est claire à la fin de l’interview : il n’est pas question que son implication à Terres Jumelles ne soit factice. Il lui faut du concret et son envie d’un échange constructif se ressent. Comme à l’accoutumée, je lui demande de l’argile à emporter à nos amis japonais afin de réaliser une oeuvre hybride dans le cadre du projet. La générosité de ses réponses lors de notre entretien confirme l’envie d’un pont avec l’extérieur et notamment le Pays du Soleil Levant.